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        Olivier Jaffrot est un sculpteur. Ce qui l’intéresse est le lien entre Culture et Nature, entre l’Homme et son milieu. En cela, on peut dire qu’il y a du zen chez cet artiste, qui ne fait que tendre vers l’Harmonie. À l’instar d’un Jean Dubuffet, Olivier Jaffrot ne “crée” rien, mais “fait art” à partir du “donné”, de la plus élémentaire des matières : le bois. Non sans audace, il rejoue ainsi la scène primordiale de l’artiste façonnant la matière, la métamorphosant et la transcendant. Dans le contexte actuel, c’est là une position tout à fait originale, qui lance un défi aussi bien au dictât de l’art contemporain dominant, qu’à la société industrielle et dite postmoderne. En effet, l’art d’Olivier Jaffrot s’impose et se construit en opposition aux avant-gardes. Car si sa définition de l’art est totalement liée à l’objet, à l’artefact, Olivier Jaffrot se positionne en tant qu’homo faber”, employant tout son savoir-faire à sa tâche artistique. Son travail est minutieux, rendu lisse et parfait par des heures et des heures de ponçage. Le bois ressemble en effet à s’y méprendre à de la résine voire même à du plastique. Pourtant, ce n’est à la base que du platane ou du bouleau ! Et comme l’heure est au recyclage plutôt qu’à la consommation insouciante, l’artiste n’hésite pas à récupérer sa matière première, le bois, de-ci de-là : souches, traverses de chemin de fer ont été métamorphosées en œuvres d’art !

        D’ailleurs, ses œuvres sont “belles” au sens plein du terme. Il renoue la création actuelle avec le principe de Beauté et d’Esthétique. Après des siècles de tensions, revoilà en effet le couple art et beauté, rabiboché. Cette ré-union est célébrée sous la houlette d’Eros : sensualité et douceur sont les tenants de ces sculptures, étrangement proches de l’art Shona du Zimbabwe... Et nonobstant leur aura quasi-sacrée, personne ne peut s’empêcher de les toucher. Leur simple vue provoque automatiquement l’envie de les caresser. Et c’est avec ravissement que l’on découvre leur texture, douce et lisse à chaque fois. Car le bois est bel et bien le support idéal de cette ode à la vie : en perpétuel mouvement, il véhicule une “œuvre en devenir”. D’ailleurs, sous les formes biomorphiques, on peut sentir palpiter et vivre la matière. Tel Hans Arp ou Juan Miro, Olivier Jaffrot invente des contours organiques et propices à l’onirisme : certains identifieront dans la silhouette de l’œuvre une forme et d’autres reconnaîtront dans les figures de ce “marbre veiné”, tel personnage ou tel animal... La frontière avec la mystique n’est jamais vraiment loin, un animisme certain habite ces formes, tandis qu’on croit entendre au loin les prières du chaman... Car une des qualités majeure des œuvres d’Olivier Jaffrot est d’avoir su concilier l’inconciliable pour la chrétienté occidentale : l’objet d’absolu, presque ustensile de rituel, à l’objet “touchable” de proximité. “High and Low”, selon l’expression à la mode, se chevauchant. Olivier Jaffrot nous parle ici un langage œcuménique et universel.

        Bien qu’empruntes de poésie et d’évasion, les œuvres d’Olivier Jaffrot n’oublient pas d’être critiques. Elles sont le fruit d’un artiste engagé socialement et qui a un parti pris explicite. Il doit certainement beaucoup aux Penone et autres Nils-Udo ou Goldsworthy... Olivier Jaffrot nous livre sa pensée, qu’on pourrait presque qualifier simplement (!) de “neo-post mort des utopies” ! Car si les années 1980 étaient au seul constat morose, les artistes du début du XXIe siècle comme lui, agissent et proposent des solutions. Son côté ethno et sa tendance altermondialiste apparaissent ouvertement dans ses œuvres sculptées comme photographiques. Ces dernières réinvestissent les sculptures de bois, les éclairant d’un nouveau jour. Par exemple, Polarway est à la frontière du domaine du virtuel. C’est là une réflexion sur l’image et la représentation de l’œuvre d’art, plus que jamais mise en scène dans les photographies. Olivier Jaffrot prouve ici que la perception de l’art est multiple car ni les formes des sculptures, ni les photographies ne sont retouchées. Seuls un effet de négatif et une balance de couleurs et de contrastes ont été employés, permettant à la sculpture vue sous un angle inédit, de surgir du fond blanc tel un signe calligraphique ou tribal dont seul l’artiste à la clef. En ce sens, Olivier Jaffrot pourrait presque être rapproché d’un Éric Poitevin par exemple, notamment lorsque ce dernier montre une photographie d’un tronc d’arbre sur fond blanc. Avec une même émotion pudique et épurée, les œuvres d’Olivier Jaffrot font mouche !

 

Mylène Ferrand